Franck et Olivier Turpin
Présentation :

«Les vertus du travail en équipe».

 

"Deux objets de la même forme logique, ne sont distincts entre eux que par

le fait d'être différents" a écrit quelque part Wittgenstein.

 

A bien y réfléchir, les techniques mixtes (vidéos, dessins, animations,

sculptures en bois ou en résine, photographies) utilisées par Franck et

Olivier Turpin sont toutes au service d'une même préoccupation : l'objet

matriciel.

Les formes historiques constituent à leurs yeux, comme à ceux de nombreux

artistes, une banque de données disponibles qui agissent comme des modèles

qui ne demandent qu'à être réactivés. En d'autres termes, ces artistes ont

une pratique de la sculpture consciente d'elle-même.

Lorsqu'ils prennent la décision de se rejoindre dans une pratique artistique

commune en 1995, c'est avec une véritable série vidéo, à épisodes, intitulée

"Siamoiseries". Ce médium semble alors le plus apte à transmettre quelques

uns de leurs sujets : le mouvement bien entendu, la mise en scène, le

théâtre, le jeu, le marionnettique. L¹identité du duo est repérable au kit

combinaison et casquette blanche des peintres en bâtiment qu¹ils arborent.

Rien de très sophistiqué. Malgré tout "l'uniforme" virginal de nos compères

indique déjà, à travers quelques courtes vidéos fantaisistes et burlesques,

davantage l'état d'esprit du laboratoire que celui du chantier de peinture.

A courir, danser, escalader, boxer, à travers des paysages urbains, marins,

campagnards, Franck et Olivier Turpin s¹inventent de véritables épopées.

Toutes leurs aventures s¹inscrivent dans un décor naturel. Mais il n'est pas

question de cinéma. Il est question de vision. Et la vision c'est la

distance. La distance entre les corps. Apparaît un des leviers du travail

artistique des Turpin.

A toute allure. Parce que leurs deux corps ne font pas toujours bon ménage,

ils essaient de trouver le bon écart, sans jamais véritablement le trouver.

Parce que cela n'existe pas. Alors ils cherchent et donc ils continuent.

Des vidéos "Siamoiseries" à leurs sculptures exposées, c'est à dire

autonomes, le socle de leurs objets demeurent leurs deux corps.

Leurs sculptures ne sont pas des appendices à leurs deux corps, bien

qu'elles les relient parfois. A mon sens, il s'agit du contraire. L'intérêt

repose sur cette différence. Les corps sont des appendices aux sculptures,

il y a deux auteurs, un cadavre exquis, très exquis. L'objet est maître mais

qui en est véritablement l'auteur?

Revenons à travers trois exemples : "Tango" (vidéo, 1997), "Le test de

l'arbre" (photographie, 1999 et vidéo), "In-Port" (sculpture échelle 1, 2000

et

vidéo) à ces notions de distance, d'écart et de lien. D'alliage et

d'alliance.

"Tango" est une danse contrariée par un appareillage sculptural handicapant

et tentaculaire. De "Siamoiserie 2" à "Siamoiserie 4", progressivement

Franck et Olivier Turpin se sont fait prendre au piège de leurs propres

jeux. Tout d'abord une double visière relie leurs deux casquettes, puis

leurs bottes ne forment plus qu'un pied et dans "Tango" se sont leurs

bassins qui se trouvent enlacés. Le moindre mouvement devient alors une

performance. La matière résiste. Elle a gagné la bataille. Le vide est

devenu plein. "La test de l'arbre" signale leur intérêt pour une forme

d'esthétique de la nature. Encore une fois la sculpture, ici un arbre,

maîtrise la scène. Nos deux personnages sont liés à lui, vainqueur d'un bras

de fer, en transfert.

"In-Port" est une synthèse magistrale et éclairante. Elle révèle

véritablement un état d'esprit plus qu'un style, bien que l'occurrence soit

un objet et que la matrice qui l'a vu naître est un "étant donné", l'écart

entre deux êtres.

Dire que Franck et Olivier Turpin sont jumeaux n'aurait que peu

d'importance, si leur homothétie n'était depuis toujours au coeur de leur

travail artistique.

En effet, les deux homo-zappiens sont nés d'un oeuf homozygote. Leur

naissance est à la fois un hasard et une réalité. Aussi, rien de moins

étonnant que le ressort de leur travail renvoie à certains phénomènes

biologiques et à leur cristallisation.

Les formes biomorphiques désormais éparses nous conduisent à ce groupe

inédit composé d'une dizaine de sculptures en résine blanche intitulée

"Drougs". Cette série (en chimie, la série est un groupe de corps composés

présentant de nombreuses analogies et se distinguant par une différence

constante de certains radicaux) met l'accent sur le rôle du hasard dans la

création artistique. Leurs formes défient la raison en lui opposant le

fantastique. Elles sont liées à l'idée du contaminant, du proliférant, du

viral, du moléculaire. A notre conscience du monde contemporain en quelque

sorte. Le travail du marbre blanc, sa technique de production lente et

sophistiquée est bien loin. Elle a été remplacée par la vitesse d'exécution.

La résine le permet. Elle rend possible aussi le recyclage, le collage, le

repentir, l'hybridation des formes. Mais la blancheur persiste. Ce qui ne

veut pas pour autant dire pureté. Il ne s'agit pas de valeur.

Nous revient alors en mémoire, une scène de "Orange mécanique" de Stanley

Kubrick, où quatre jeunes gens vêtus de combinaisons blanches intégrales,

boivent le lait des innocents. Mais ce cocktail mêle le lait à des

substances qui rendent ultra-violents. Ces quatre personnages se nomment

"Drougs"!

"Folie", le titre est bien choisi, est la dernière production de Franck et

Olivier Turpin. La plus ambitieuse en terme de construction (trois mètres

cinquante de haut et cinq mètres de base au sol). Elle révèle à nouveau ce

goût qu'ils

ont pour le risque. Une folie, au sens architectural, était autrefois un

pavillon bâti à la ville ou à la campagne pour satisfaire un caprice ou pour

donner des rendez-vous galants.

Tout en haut de cet "escalier" à double révolution, comme dans les nuages,

est placé un élément dont la forme rappelle une causeuse, ce curieux

fauteuil où les choses se disent de profil, les yeux fixés à l'horizon et

l'oreille attentive à la confidence.

Juste de la place pour deux, pour eux. Gageons que ce décor un tantinet

baroque est sorti de terre pour propulser Franck et Olivier Turpin dans les

nimbes.

Ici encore c'est la sculpture qui semble décider du destin des deux

artistes.

L'objet matriciel a pris les commandes!

 

Claire Le Restif

le 15 juin 2003


Sans titre 
Sans titre 
Folie 1 
La Boxe 
Le test de l'arbre 
Turpinocchio