Julien Beneyton
Présentation :

www.julienbeneyton.net


 

Richard Leydier

Frères humains

 

Vous interrogez-vous parfois sur les vertus soi-disant révolutionnaires de l’art contemporain ? Croyez-vous dur comme fer en leur efficacité subversive ou feignez-vous en ce domaine une salvatrice naïveté ?

Voici ce que j’en pense : de nos jours, la préférence pour une dimension critique de l’œuvre d’art constitue l’ultime tentative pour raccorder notre époque, somme toute aseptisée et anémiée, à l’esprit tumultueux des premières avant-gardes. L’engagement politique chez les artistes était alors une position relativement inédite, comportant une certaine dose de risque, comme celui de l’emprisonnement. De nos jours, cet engagement serait plutôt un lieu commun du discours sur l’art, professé par des créateurs subventionnés qui, par comparaison avec leurs illustres prédécesseurs, ne risquent plus grand-chose. Aujourd’hui, l’apologie d’une dimension subversive et de gauche, au sein d’un marché de l’art qui n’a jamais été aussi capitaliste, n’a plus grand sens et relève la plupart du temps du simple argument de vente. D’un côté, des artistes qui vivent mal leur statut d’inutilité ; et de l’autre, des collectionneurs qui culpabilisent (ne serait-ce qu’inconsciemment) en raison de leur aisance financière… Peu avant l’an Mil, des personnages fortunés, craignant le cataclysme annoncé par la fin du millénaire, rémunérèrent grassement quelques prélats peu scrupuleux assurant que leur âme, grâce à cette générosité de dernière minute, monterait bien au Paradis : on appela ce phénomène le « trafic d’indulgences ». Il y a bien quelque chose du trafic d’indulgences et de la soif de rédemption dans cette obsession que le monde artistique nourrit pour le contenu subversif de l’œuvre d’art.

J’en suis bien désolé, mais la « réalité » économique du monde de l’art ne cadre pas avec les revendications affichées haut et fort par nombre d’artistes. L’art dit « socialement critique », dans sa grande majorité, n’est ni plus ni moins qu’un formidable jeu de dupes, d’une redoutable hypocrisie. Ce n’est pas nouveau, le jeu de la subversion artistique est faussé ; et le milieu de l’art, quand bien même il prétendrait compatir à quantité de problèmes socio-politiques lointains, ne connaît en général pas grand-chose du monde extérieur, à commencer par celui qui s’étale en bas de chez lui.

 

Cela ne viendrait sûrement pas à l’idée de Julien Beneyton de se présenter comme un artiste « critique et engagé ». Cela l’agacerait sans doute si quelqu’un décidait de le labelliser ainsi. Pourtant, en raison des sujets qu’il a choisi de représenter, il pourrait tout à fait revendiquer ce statut très à la mode. Il ne le fait pas, sans doute par pudeur.

Beneyton peint, entre autres, ceux que les sociétés des pays dits développés (à Paris, New York, Varsovie…) ne veulent pas voir ou tolèrent tout juste : clochards, SDF, jeunes beurs et blacks, rappers dont le jeune Julien écoute la musique en permanence… Mais là où les subversifs d’aujourd’hui prétendent défendre des catégories sociales (abstraites par nature), lui choisit de peindre des individus. Beneyton répond aux clichés éculés de l’art critique par une entreprise de ré-humanisation, en restituant à des visages un nom et une histoire personnelle. Ses tableaux sont en effet des portraits qui résultent avant tout d’une rencontre, d’une discussion avec le modèle, puis d’une séance de pose photographique si ce dernier a donné son aval. Les multiples prises de vue tiennent lieu d’esquisses pour la peinture, l’artiste y multipliant les détails qui seront autant d’indices sur la personnalité du sujet.

Il y a par exemple J-roc, jeune black new-yorkais qui a déjà à son actif deux séjours au pénitencier pour trafic de drogue. Il risque la perpétuité s’il plonge une troisième fois. Alors il tente de s’en sortir en faisant du rap. Le jeune homme pose devant le Queensbridge. Sa mine est sombre et mélancolique, la main est crispée sur le téléphone portable. Autour de lui, tout paraît menaçant, les eaux noires du fleuve, les arbres décharnés à la Caspar David Friedrich ; même les immeubles semblent en sursis, fragiles et sur le point de s’effondrer.

On croise également Joanna, jeune femme du Bronx rencontrée au centre d’art PS1 de New York, où elle surveille les salles d’exposition. Ses grands yeux verts et le tatouage dans le cou trahissent une puissance et une rage de vivre inextinguibles. Quant à Tiger, le dingue croisé dans une rue new-yorkaise, son visage grimaçant et son regard roulant en tous sens disent bien que son esprit est parti depuis longtemps explorer d’autres contrées.

Et puis il y a aussi toutes les œuvres que Beneyton a consacrées à ceux dont on n’est pas bien sûr qu’ils appartiennent encore au monde des vivants : les clochards… Il y a quelques années, il avait peint Josyane, vieille femme très mal en point vivant sur le trottoir près du carrefour de l’Odéon. Dans une nouvelle série, l’artiste ne conserve des prises de vue que les corps allongés et quelques accessoires indispensables (bouteilles, chaussures…), le tout isolé sur un fond blanc. Le contraste entre la surface immaculée et l’état pitoyable des sujets accentue encore l’effet de gouffre incommensurable, de solitude, sans espoir de retour.

 

Cependant, qu’on ne se méprenne pas : à aucun moment Julien Beneyton ne donne dans le misérabilisme ou la complaisance. Encore une fois, il s’agit de ne surtout pas adopter la posture du justicier ou du preux chevalier blanc : « Dans ma peinture, il est question de montrer et non de juger les gens. » L’approche des modèles est délicate, respectueuse, mais l’artiste tient à sa position de retrait et de neutralité. Il n’est pas naïf et ne pratique pas l’angélisme. Il sait parfaitement que certains de ses sujets ne sont pas des modèles d’honnêteté.

Toutefois, on devine une certaine tendresse dans la manière dont il évoque ces moments de rencontre. Les modèles sont choisis parce qu’il a été touché par eux, et tout simplement parce qu’ils existent. Ce ne sont que des humains, avec un vécu plus ou moins chaotique, plus ou moins intéressant, juste des vies. Julien Beneyton fait partie de ces artistes qui ont choisi de peindre le monde non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est, de manière crue, sans fard, et sans morale. C’est pourquoi il y a du Callot, du Goya, du Dix dans sa démarche. Du côté de la poésie, on pense à un François Villon qui, s’il avait vécu aujourd’hui, aurait sans doute fait du rap.

L’art de Julien Beneyton nous rappelle ce que cela signifie d’être un humain. En ce sens, sa peinture, pour paraphraser Alberti, est une fenêtre ouverte sur le monde… réel, un monde peuplé d’inconnus, très différent de l’univers relativement protégé de la famille, du cercle de connaissances ou du milieu professionnel. Un monde plus risqué, où personne ne peut choisir qui il va croiser au détour d’une rue. C’est une chose qui semble très simple mais, rappelons-le, à l’heure où l’art oscille entre ces deux extrêmes que sont le glamour écervelé et la compassion distanciée, c’est déjà beaucoup. Au risque d’embarrasser l’artiste, on pourrait affirmer qu’il s’agit-là d’une authentique (celle-là) position critique. Car la véritable subversion ne se présente jamais de manière littérale. Comme son étymologie l’indique, elle est souterraine. Elle évite le tapage, ne s’autoproclame pas, la discrétion, l’air de rien, étant le gage de son efficacité.
 

Christian Bernard
Un artiste de proximité


Julien Beneyton est un artiste de proximité. Portraits, scènes
de genre, il peint ce qui l'entoure ou plutôt ceux qui l'entourent, ses amis, les gens de son quartier. En fait, il serait mieux de dire qu'il les entoure de toute son attention naturelle. Il peint des personnes, pas des fantômes. Son prochain est au centre de son projet.
Constantin Guys, "le peintre de la vie moderne", dessinait des types, des figures, des rôles. Peintre de la ville moderne, Julien Beneyton ne généralise pas. Il fixe son empathie sur ses semblables avec l'affection que chaque singularité devrait requérir. Il ne présente personne au pluriel. Il regarde chacun et chacun peut se reconnaître dans son regard.
Il y a quelques lustres, on aurait pu dire que Julien Beneyton pratiquait une
peinture de classe, un art "classe contre classe". Aujourd'hui qu'un devenir-ONG s'est emparé de toute une sphère de l'art contemporain mondialisé, ses tableaux n'en sont que plus intempestifs. D'abord ce sont des tableaux, de facture pseudo-naïve, d'allure hâtive sinon maladroite.
Ensuite ce sont des sujets, des situations que la peinture avait abandonnés depuis longtemps à la photographie, des réalités dont elle n'avait plus fait image. Enfin ce sont des affects, des sentiments auxquels l'art n'a que rarement cédé. Il serait condescendant de n'y voir que de bons sentiments, d'y invalider un vieil humanisme voire un nouvel humanitarisme.
Julien Beneyton ne consent pas au monde comme il va. Les armes de sa critique ne sont pas celles où se joue ou se mime l'actuelle critique des armes.
Il n'est pas un artiste distingué. Sa peinture ne le sépare pas
du monde où il vit. Elle nous met le nez dessus. Elle donne asile.


Didier Semin

Eloge de l’inactualité


« Les peintres témoins de leur temps » : longtemps, l’intitulé
de ce salon parisien, né dans les années cinquante, m’a fait rire. Les thèmes traités (« le dimanche », « le bonheur » ou « les conquêtes de la science moderne » ), qui semblent rétrospectivement tout droit sortis du cerveau de Bouvard
et Pécuchet, peuvent encore divertir. A quoi bon, me disais-je, prostituer la peinture dans la futile entreprise de témoigner de son temps ? Les journalistes et les photographes sont désormais là pour ça.
On témoigne de son temps avec les moyens de son temps. Mais je me trompais, sur ce dernier point au moins. A qui n’a pas connu (c’est évidemment mon cas) le Berlin des années vingt, il se pourrait bien que le Portrait de Sylvia von Harden ou le triptyque Metropolis restituent aujourd’hui quelque chose de l’époque qu’on ne trouvera chez aucun mémorialiste avec la même force – peut-être bien parce qu’ Otto Dix ne voulait justement pas faire une peinture qui soit d’actualité : ses sujets étaient de son temps, mais sa manière était nourrie du regret de Cranach, de Dürer et de Hans Baldung Grien. Si la peinture, au moins celle qui mérite ce nom, a dédaigné les sujets d’ époque pendant des décennies, de grands dessinateurs, savamment abrités derrière l’étiquette infâmante du comic strip, ont cependant continué de capter l’esprit du temps du bout du crayon ou du pinceau. Je ne connais pas de meilleure analyse stylistique de l’architecture des années cinquante que les représentations qu’on en voit dans les albums de Spirou (sous la plume de Franquin ou de
ses assistants, dont Willy Maltaite). Quand on voudra montrer à quoi ressemblait un corps dans les années soixante-dix, un dessin de Robert Crumb sera mille fois plus juste que toutes les photographies de mode qu’on pourra rassembler.
Julien Beneyton peint aujourd’hui le carrefour Barbès, les Buttes Chaumont, le magasin Tati, la poissonnerie d’Ibrahima et Djiby avec l’ enjouement dépourvu de complaisance qui était celui de Robert Crumb devant les paysages urbains des années soixante-dix : ses toiles enregistrent l’image d’un Paris populaire et inventif qui a su se transformer et se maintenir (déjouant tous les projets des urbanistes planificateurs) mais sans en faire ni la caricature, ni la naïve apologie, se contentant d’en extraire les traits saillants. Il observe la station Château-Rouge. Il y voit, et nous fait y voir : une voiture de police qui a l’air d’un jouet bon marché ( cela rassurera ou inquiétera selon qu’on aura choisi le côté des gendarmes ou celui des voleurs), un moderne substitut du forum dans l’entrée du metro, un pastiche de l’architecture de Buckminster Fuller, en forme de kiosque journaux, poussé comme un champignon sur un boulevard Haussmannien ; des signes contradictoires qui se disputent étonnamment la lecture des passants ; l’emblême de la chaîne de restauration Kentucky Fried Chicken (je suppose qu’elle est de conception américaine, mais elle a un côté bizarrement soviétique : on dirait la tête de Léon Trotsky) qui surplombe la boucherie hallal Amar Frères... Comme les films de Rohmer, de Klapisch ou de Podalidès, dans leur feinte modestie, les tableaux de Beneyton, avec leurs faux airs passéistes à la Jules Lefranc, diront de leur temps beaucoup de choses que ne voient pas ceux qui achètent leur loupe chez Colette ou chez Microsoft.


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